Article publié dans le quotidien "La Presse" le 27 avril 1996

La geisha-samouraï: un paradoxe vivant
par Raymond Bernatchez

Cliquez pour les détails La geisha-samouraï! C'est ainsi que j'ai surnommé l'artiste Mimie Langlois après l'avoir rencontrée, il y quelques jours, à la galerie Schorer, dans l'ouest de la métropole.

Elle peint à l'acrylique des tableaux d'une très grande sensibilité, nettement influencés par l'Orient, et le Japon plus particulièrement, où elle a déjà séjourné dans des monastères zen.

Il serait plus exact de dire qu'elle illustre les états d'âme de son quotidien, évoqués dans un long poème. Découpés, segmentés, les éléments du poème constituent le corps d'autant de tableaux.

Nous avons l'impression, en regardant ses tableaux, d'observer de l'intérieur, par une large fenêtre, un monde ambiant perpétuellement ensoleillé, environné de beauté, peuplé d'oiseaux qui s'ébattent autour d'une fontaine. Trop beau pour être vrai, se dit-on. Et pourtant, il semble bel et bien exister pour elle.

Elle dit tout cela ou le suggère avec une grande économie de moyens. L'activité diurne est exprimée par des tourbillons de couleurs esquissés sur la toile blanche; à peine quelques fines lignes, comme celles d'un encéphalogramme plat, indiquent que nous entrons dans une zone de grande accalmie intérieure; les champs de la rêverie sont courbes avec des lignes en traits de sabre à l'occasion lorsqu'il s'agit de manifester une certaine exubérance. Tout cela est donc suggéré, modestement exprimé sur le blanc du tableau, comme si l'artiste voulait rendre hommage aux dieux des faveurs obtenues sur terre sans trop attirer sur elle l'attention des esprits malins. Cette attitude, cette façon de manifester ses émotions par le dessin, même dans les territoires du non-dit, est effectivement tributaire d'une certaine culture orientale.

Mais cette artiste, âgée de 61 ans, n'est pas d'Orient mais bien d'ici. Tout cet Orient qu'il y a sur la toile, c'est celui de son enfance, des jours heureux vécus près de son grand-père et d'une grande-tante, parmi les porcelaines et les bois laqués rapportés par eux de Chine et du Japon. Elle a d'abord grandit dans le culte de la beauté, si familier à la geisha. Puis elle a fréquenté l'atelier du frère Jérôme, ce religieux plus ou moins rebelle, pour avoir cheminé avec Borduas. Puis elle s'est retrouvée au département d'arts plastiques de l'UQAM, en 1967, durant les années de contestation. Puis elle s'est impliquée et a voulu, comme femme, participer activement à l'avènement d'un nouvel ordre et inciter les autres femmes à vivre leur plénitude.

Ce faisant, elle a pris un peu trop de distance envers le Japon qu'elle aime tant et qui n'en est pas encore là. Cette incursion dans les domaines traditionnellement réservés aux hommes, elle l'a menée fort loin, allant même jusqu'à conquérir une ceinture noire de karaté. De geisha qu'elle était, Mimie Langlois s'est donc transformée en samouraï. Et comme si cela ne suffisait pas pour bien démontrer qu'elle n'a pas froid aux yeux et qu'elle peut se jouer de la mort, elle a entrepris de s'adonner à la plongée sous-marine sous glace.

Ainsi nous apparaît l'artiste sur la toile: fragile et déterminée. Son travail n'est pas celui d'une dilettante. Il est le reflet d'un questionnement intérieur sur le sens de la vie. Son dépouillement même doit nous amener à nous interroger sur l'essence du temps qui est en train de passer. Le vit-on pleinement ce temps présent? Voilà la question posée par cette exposition et par le recueil de poésie qui en émane, d'ailleurs intitulé "Un jour". Et quoi que l'on en dise, il faut avoir beaucoup de courage pour se poser cette question. Si la réponse ne nous satisfait pas, cela signifie que nous devons, pour vivre en harmonie avec nous-même, vivre autrement ce temps présent et risquer, ce faisant, de prendre la proie pour l'ombre...

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